Jacky Schwartzmann : Killing Me Softly. Jacky Schwartzmann / Sylvain Vallée : Habemus Bastard. Jacky Schwartzmann / Laurent Chalumeau : On Voudrait Pas Crever.
Pour le prix d’une chronique vous aurez droit à un roman, une bande dessinée en deux volumes ainsi qu’à un recueil un peu particulier dont l’achat permettra d’aider Réservoir Books, une librairie indépendante de Besançon, ville apparaissant régulièrement dans l’ensemble de l’oeuvre du romancier qui y a grandit, tout comme Victor Hugo, signe d’une grande destinée à venir. Outre les localités où il a vécu servant de décor pour ses intrigues, l’autre particularité de Jacky Schwartzmann, c’est ce regard caustique imprégnant ses textes aux connotations sociales qu’il décline sur le registre du roman noir à l’instar de Pension Complète (Cadre Noir 2019) de Kasso, de Shit! (Cadre Noir 2023) et de Bastion (Cadre Noir 2025) rappelant l’univers du réalisme social de Ken Loach qui aurait rencontré celui de la comédie déjantée de Guy Ritchie. Et il faut dire que son dernier roman, Killing Me Softly, ne déroge pas au style qui fait sa réputation en abordant le thème des EHPAD et du déclin de la vieillesse qu’il aborde au gré de ce qui apparaît comme une comédie acide dopée aux anabolisants où l’on suit les mésaventures d’un tueur à gage. On retrouve d’ailleurs un personnage assez similaire dans Habemus Bastard, une BD où l’on se penche sur le destin d’un homme de main endossant le rôle de prêtre afin d’échapper aux malfrats qui le traquent et se mettre au vert dans une petite paroisse du département du Jura, non loin de Besançon. On restera d’ailleurs dans la région avec Le Chemin Des Loups, une nouvelle intégrant le recueil On Voudrait Pas Crever où l’on découvre également, La Belle, Le Rebeu, Le Rebelle, un roman de Laurent Chalumeau qui s’est associé à la démarche de Jackie Schwartzmann venant en aide à la librairie indépendante Réservoir Books qu’il fréquente régulièrement.
Killing Me Softly :
Madjid Müller est un homme bien rangé, marié à une femme délicieuse qui lui a offert une fille qu’il élève avec beaucoup d’affection en tant que beau-père. Il faut dire qu’il y a plutôt meilleurs temps de se montrer discret lorsque l’on exerce la profession de tueur à gage. C’est pour cette raison qu’il voit d’un très mauvais oeil ce contrat singulier consistant à exécuter un homme accusé de pédophilie sous le regard de sa victime devenu professeur en science politique. Mais peut-on refuser un contrat de son intermédiaire, unique pourvoyeur de ses revenus ? Mais lorsque Madjid constate que l’homme à éliminer est un vieillard impotent vivant dans une maison de retraite à Besançon, il s’interroge sur le sens de la démarche. Et lorsqu’un tueur commence à douter du bienfondé de son action, on peut être certain que les emmerdes vont commencer à s’accumuler.
Voici donc Jacky Schwartzmann intégrant La Manuf, nouvelle collection de la Manufacture de livres dédiée au mauvais genre que l’on détourne ou que l’on réactualise au gré de textes noirs et bien serrés à l’instar de Killing Me Softly dont la couverture sublime illustre parfaitement le propos du livre se situant dans le registre de la comédie douce amère dont les immanquables éclats de rire se conjugueront avec cette réflexion sociale au vitriol qui imprègne le texte. Autant dire que l’on ne s’ennuie pas un instant à la lecture de ce récit décoiffant et rythmé mettant en scène l’archétype du tueur à gage confronté à des difficultés dont l’auteur parvient pourtant à dépoussiérer les codes au gré d’une intrigue recelant une série de rebondissements tous aussi saisissants qu’hilarants. Et puis il y a ces moments improbables que Jacky Schwartzmann saisi avec l’irrévérence qui le caractérise que ce soit l’origine du patronyme de Madjid Müller ou la séance d’aquagym dans un EPAHD, d’où émane, en dépit de ce verni cossu, un sentiment d’abandon et de solitude, thème central de cette intrigue qui n’est pas dépourvue de tendresse. Il en résulte un roman punchy où l’on croise une galerie d’individus aux apparences ordinaires révélant leur véritable personnalité au gré de situations aussi cocasses que tonitruantes dont on appréciera les ressort au détour d’une intrigue déjantée que Jacky Schwartzmann maitrise d’un bout à l’autre avec un bel équilibre.
Habemus Bastard 1 & 2 :
Lucien est un homme de main de Jean-Pierre Grumbach, un truand notoire de la ville de Lyon, qui l’a chargé de remettre dans le droit chemin son neveu Philippe qui doit devenir prêtre. Mais les choses dérapent et Lucien n’a pas d’autre choix que d’endosser le rôle de Philippe afin d’échapper aux foudres de son commanditaire sans pitié. Le voilà donc qui débarque à Saint-Claude en soutane dans cette petit bourg niché au coeur du Doubs, accueilli dans ce petit bourg, niché au coeur du Doubs, par des paroissiens impatients de connaître leur nouveau curé. Ils ne vont pas être déçus, car il faut bien admettre que Lucien est plus habile à manier le revolver que le goupillon.
Avec Jacky Schwartzmann au scénario associé à Sylvain Vallée au dessin, on entre dans un univers où l’énergie et l’originalité du romancier francais se conjugue avec le dynamisme et la beauté du trait du dessinateur belge dans ce qui apparaît comme une oeuvre survoltée prenant pour cadre cette région reculée du département du Jura qui va devenir le théâtre enneigé d’une comédie brutale nous rappelant l’atmosphère singulière d’un film comme Fargo. S’agissant d’une intrigue bien fournie, il fallait bien décliner l’histoire sous la forme d’un diptyque pour mettre en scène cette immersion dans le monde rural d’un malfrat endossant la soutane nous rappelant à certains égards la série de BD Soda, du nom de ce lieutenant du NYPD se faisant passer pour un prêtre aux yeux de sa mère cardiaque. Il va de soi que les intentions de Lucien sont beaucoup moins nobles que celle du policier new-yorkais, puisque le truand, suite à une bavure tragique, cherche à échapper à son destin funeste en se faisant passer pour un homme de dieu, tandis qu’en toile de
fond les règlements de compte s’enchainent entre un clan de gitans et un gang lyonnais dont Lucien faisait partie. Sans trop dévoiler d’éléments du récit, il faut relever l’excellence de la mise en scène qui fonctionne parfaitement au gré de ces entrelacs de sous-intrigue qui vont s’agréger à la perfection. On appréciera plus particulièrement la manière dont Lucien va s’adapter à son environnement en s’appuyant sur quelques paroissiens de sa congrégation qui vont devenir ses alliés en l’aidant à se fondre dans le décor tout en révélant certaines de leurs incartades. Ainsi d’homme de main, Lucien penche vers l’homme de foi, ou pour le moins, vers une certaine affection vis à vis de certains membres de son entourage qu’il est contraint de côtoyer. Satyre sociale irrévérencieuse, Habemus Bastard se distingue de par l’originalité d’une narration chargée de tension mais également d’un soupçon de tendresse, le tout admirablement mis en perspective avec de superbes illustrations, au point tel que l’on se prend à espérer qu’il y aura une suite pour retrouver ces personnages auxquels on ne peut manquer de s’attacher.
On Voudrait Pas Crever :
On voudrait pas crever c’est le titre de ce recueil atypique composé d’une nouvelle de Jacky Schwartzmann et d’un roman de Luc Chomarat, mais c’est également le cri du coeur de Réservoir Books, cette librairie indépendante de Besançon devant faire face à de multiples difficultés, que ce soit l’augmentation des charges, l’érosion du lectorat ou l’essor des plateformes en ligne, désormais partenaires des grands festivals du livre. Il ne s’agit pas là d’un cas exceptionnel, malheureusement. On ne compte plus les librairies indépendantes qui se trouvent en difficulté ou qui ferment définitivement. A partir de là, comme il l’explique dans son avant-propos, Jacky Schwartzmann se fend donc d’une nouvelle, Le Chemin Des Loups, version très romancée des origines la librairie, pour aider ses amis libraires, tandis que Laurent Chalumeau, initialement sollicité pour rédiger une préface, préfère exhumer La Belle, L’Arabe, Le Rebelle, un texte aux allures « leonesque » fleurant bon le pulp âpre et saignant d’autrefois. Ainsi pour douze balles, somme intégralement versée à Réservoir Books, vous vous offrez deux récits solides et bien charpentés ainsi que la postface rédigée par Laurent Chalumeau célébrant le mauvais genre et plus particulièrement la librairie en question. On relèvera également la disponibilité et l’altruisme de toutes celles et ceux qui se sont associés à la confection de ce superbe recueil, témoignage d’une solidarité et d’une amitié sans faille pour qu’il puisse voir le jour. Que vous faut-il donc de plus pour acquérir, sans plus attendre, On Voudrait Pas Crever que vous pourrez donc commander auprès de la librairie Résevoir Book ?
L’ouvrage est disponible sur le lien suivant :
https://www.lecturesinflammables.com
Jacky Schwartzmann : Killing Me Softly. Collection La Manuf. La Manufacture de livres 2026.
Jacky Schwartzman/Sylvain Vallée : Habemus Bastard - 1/2 L’Etre Suprême. Dargaud 2024.
Jacky Schwartzman / Sylvain Vallée : Habemus Bastard - 2/2 Un Coeur Sous La Soutane. Dargaud 2024.
Jacky Schwartzmann / Laurent Chalumeau : On Voudrait Pas Crever. Editions Réservoir Books 2025.
A lire en écoutant : Beggin’ interprété par Måneskin. Album : Chosen. 2017 Sony Music.

A Belgrade en 2020, Le Sceptique c’était le nom de la rubrique qu’il rédigeait pour le quotidien de son beau-père avant qu’il n’entame une carrière de détective privé en conservant le surnom qui a fait sa réputation. Et c’est Ales, un ancien camarade de l’armée qui va le solliciter afin de savoir ce qu’il est advenu de son épouse Marijana, dont il est sans nouvelle depuis près de dix ans et que sa fille n’a de cesse de retrouver. Le Sceptique entame donc des investigations qui vont l’entrainer du côté de Rovinj en Croatie où il met en évidence une autre disparition de plus de trente ans, celle de Bisera qui n’est autre que la mère de Marijana. Et comme tout bon sceptique qu’il est, le détective ne croit guère aux coïncidences et déterre peu à peu les secrets entourant un petit groupe de nantis dont les jeux de pouvoir sont devenus de plus en plus délétères en levant ainsi le voile sur des zones d’ombre peu reluisantes de l’ex-Yougoslavie. Et comme si cela ne suffisait pas, Le Sceptique va croiser une bande de braqueurs bien déjantés, pourtant des masques de soudeur, qui se sont mis en tête de le dessouder.
C’est au détour de cette intrigue parallèle que l’on va découvrir certains aspects méconnus de la ville de Belgrade, dont les « blocks », ces bâtiments issus de l’architecture brutaliste composant le quartier de la Nouvelle Belgrade qui va devenir le théâtre d’une confrontation intense avec des malfrats déterminés que le Sceptique va affronter à son corps défendant. Il faut bien dire que le personnage n’a rien d’un héros intrépide et s’inscrit davantage dans une logique de réflexions et de contacts qui ne l’empêcheront pas de se confronter aux dangers que le romancier met en scène avec un certain sens du réalisme qui n’enlève rien à la tension émergeant d’un texte tout en intelligence et en habilité. Ainsi, on ne peut qu’espérer que Le Champ Des Méduses ne soit que le début d’une série à venir mettant en valeur une Serbie méconnue, ne s’inscrivant aucunement dans une démarche de guide touristique ou de récit régionaliste, pour mettre en lumière les travers d’un pays énigmatique que l'on se réjouit de découvrir par l’entremise du Sceptique, personnage au charme indéniable et à la personnalité complexe dont il nous tarde d’en savoir plus. A noter qu’Oto Oltvanji sera présent en France à l’occasion notamment du festival Quais du Polar à Lyon.
Juillet 1982. C’est la consécration pour Jacquie Lienard, inspectrice auprès des RG, qui intègre désormais la cellule antiterroriste de l’Elysée, sous l’égide des officiers du GIGN qui répondent aux ordres directs du président François Mitterrand et son chef de cabinet François de Grossouvre. C’est l’occasion pour la jeune femme de poursuivre sa traque de la mystérieuse Khadidja Ben Bouazza, cette ancienne militante du FLN qui alimente désormais en arme les groupuscules de l’OLP, d’Action Directe et du FLNC avec l’appui de l’ex-policier Jean-Louis Gourvennec qui opère sur le territoire français en convoyant des explosifs à destination de l’extrême gauche révolutionnaire. Elle n’est pas la seule sur le coup et doit damner le pion à Marco Paolini, inspecteur en disgrâce affecté à la DST ainsi qu’à Robert Vauthier qui fraye avec la DGSE en opérant désormais du côté du Liban en pleine ébullition. Ainsi, au rythme des affaires et scandales alimentant la chronique politico-judiciaire en servant les intérêts d’une extrême-droite en pleine ascension, les investigations de Lienard, Gourvennec, Paolini et Vauthier vont converger vers Beyrouth où s’est réfugiée celle qui détient les secrets inavouables d’une République qui n’en a plus que le nom. 
Ouvrier en maintenance, Thierry navigue entre l’usine et la maison qu’il a retapée de ses mains, tandis que sa femme Elizabeth se consacre à ses patients en tant qu’infirmière dévouée. Vivant dans un endroit sublime mais isolé, ils ont noué des liens d’amitié fort avec leurs voisins Guy et Chantal, un couple sans histoire. Mais lorsqu’un samedi matin, Thierry voit débarquer un groupe d’intervention de la gendarmerie, c’est la stupeur qui l’envahit lorsqu’il apprend que leurs amis ont été interpellé dans la cadre d’une série de disparitions de jeunes filles de la région dont l’une d’entre elles a pu s’échapper après avoir subi de multiples sévices. En prenant la mesure de l’ampleur de la monstruosité des faits, Thierry distingue cet abîme qui s’ouvre sous ses pieds, lui, qui d’ordinaire si réservé, a noué une relation très forte avec cet individu qu’il croyait si bien connaître. C’est donc un mélange de colère, de désarroi et même de déni qui l’envahît accompagné de ce sentiment de culpabilité qui le taraude alors que son couple se désagrège à mesure que ce fait divers terrifiant défraie la chronique avec cette question lancinante qui revient sans arrêt : Comment n’a-t-on pas pu percevoir que celui dont on est si proche est une véritable incarnation du mal ?
Pour en savoir plus, vous vous intéresserez à la chronique que Philippe Garnier a publié en 2018 dans Libération à l'occasion de la publication de l'ouvrage en français, car qui de mieux que le traducteur, nous ayant permis de découvrir Joe Fante et Charles Bukowski, pouvait parler de ce roman hors norme à l'image de son auteur ? On s'étonne d'ailleurs qu'il n'ait pas traduit Un Jardin De Sable d'Earl Thompson qui s'inscrit dans le même courant que Demande A La Poussière et Journal D'Un Vieux Dégueulasse, avec cette tonalité âpre et cette crudité qui imprègne le texte. Quoiqu'il en soit, c'est donc Jean-Charle Khalifa qui s'est attelé à la traduction de l'ouvrage, tout comme celle de Tattoo (Monsieur Toussaint Louverture 2019) et de Comprendre Sa Douleur (Monsieur Toussaint Louverture 2023), publié à titre posthume, dans lesquels figurent également Jack Andersen qui n’est, ni plus ni moins, que l'alter égo d'Earl Thompson ayant vu le jour dans une ferme du Kansas en 1931 et qui, après avoir menti sur son âge, servira dans l'armée durant la Seconde guerre mondiale puis lors du conflit avec la Corée, avant de bourlinguer à travers le monde tout en exerçant mille et un métiers pour retourner au pays où il rendra l'âme prématurément du côté de Sausalito, en 1978 à l'âge de 47 ans alors qu'il connaissait une certaine notoriété dans le milieu littéraire américain. Publié en 1974, Un Jardin De Sable, véritable pavé (au propre comme au figuré) dans la mare d'une misère éclaboussant le lecteur, présente la particularité de mettre en scène des individus dont il n'est guère question habituellement à savoir un peuple d'indigents se débattant dans un quotidien morne, sans perspective où l'adversité entraîne ces hommes et ces femmes de peu dans une spirale infernale de brutalité, d'alcool et de sexe qu'Earl Thompson expose avec la crudité et la violence caractérisant son style. Et même si l'époque était davantage propice à ces ouvrages licencieux, on s'étonnera qu'Un Jardin De Sable ait fini parmi les finalistes du National Book Award alors que le récit graveleux au possible renvoie un ouvrage comme Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Junior au rang de roman pour midinette. D’ailleurs, au vu des scènes explicites, il n'est pas surprenant de retrouver l'ouvrage en main d'adolescents en quête de sensations comme l'évoque Donald Ray Pollock dans la préface qu'il a rédigée pour exprimer tout le bien qu'il pensait de ce bouquin rempli de sexe, de salauds, de crasse, d'alcool et d'une profonde pauvreté figurant parmi les premiers romans à lui avoir donné envie d'écrire et qui a inspiré de près ou de loin toute une multitude d'écrivains de la littérature noire citant régulièrement Earl Thompson comme l'une de leur référence. Cela n'a pas empêché que le romancier tombe dans l'oubli avant de resurgir, plus de trente ans après sa mort, sur les étals des librairies francophones pour découvrir cet univers rugueux du Kansas de la fin des années trente, entre Grande Dépression et Dust Bowl ravageant une région où sévit la prohibition et la contrebande qui en découle dans ce qui apparaît finalement comme une version trash des Raisins De La Colère, imprégnée de foutre et de sang pour reprendre le titre de l'article de Philippe Garnier plein d'à propos.
C'est un an avant l'élection de Roosevelt que John Andersen, que tout le monde appelle Jacky, voit le jour à Wichita dans le Kansas au sein d'un environnement précaire. Il faut dire que le gamin ne part pas avec tous les atouts, puisque son père Odd Andersen préfère abandonner femme et enfant pour s'acoquiner avec miss Wichita avant de trouver la mort dans un accident de voiture, tandis que sa mère Wilma est plus encline à picoler et à séduire les gars dans les bars avant de prendre le large, elle aussi, en laissant son fils au bon soin des grands-parents qui ont perdu leur ferme. Qu'à cela ne tienne, Jacky grandira dans le Quartier Nègre, situé non loin du Coffee Cup, un rade assez glauque que son grand-père a repris et dans lequel sa grand-mère sert une honnête tambouille pour les travailleurs du coin. C'est dans les bas-fonds de cet environnement de misère où le sexe, la brutalité et autres turpitudes affleurent à chaque coin de rue, que le garçon va trouver sa place dans ce qui apparaît comme un combat quotidien où la vie ne vous fait pas le moindre cadeau. Et puis avec le retour de sa mère qui s'est remariée, l'espoir renaît lorsqu'elle l'emmène à Pascagoula dans le Mississippi où elle va l'élever dans une belle maison que son beau-père Bill est sur le point d'acquérir. Mais en attendant, Jacky se retrouve une nouvelle fois dans un foyer précaire où il côtoie truands minables, macs vicieux et vagabonds pervers tout en composant avec un beau-père à la main leste, davantage porté sur la boisson et la gaudriole que sur le travail qu'il perd avec un indéniable constance.
C’est un ouvrage dense d’une dureté improbable se déclinant sur plus de 800 pages nous immergeant au sein de l’atmosphère rugueuse de l’Amérique de la Grande Dépression dans laquelle grandit un garçon amené à évoluer dans un environnement de violence et de stupre qu’Earl Thompson dépeint avec une grande précision sans nous épargner le moindre détail, aussi sordide soit-il. En guise de préambule, pareil à la beauté bien ordonnée d’un jardin de sable auquel il compare le Kansas et donnant son titre au roman, l’auteur se lance sur quelques pages dans l'époustouflant survol de cet état sans relief dont il énumère les aspects géographiques, sociaux et historiques dans un condensé d’une portée redoutable qui nous laisse déjà entrevoir la dureté et la brutalité de cette région de la grande plaine où l’on s’égare dans l’immensité de cet océan de blé, sur les interminables prairies à bisons dans lesquels sont enfouis désormais les missiles intercontinentaux. Ainsi, sur l’espace de quelques paragraphes plein de panache, Earl Thompson passe donc en revue, avec une impressionnante acuité, tout ce qui a façonné le Kansas, de la préhistoire à nos jours, et où se succèdent les silhouettes fantomatiques des indiens disparus, les personnalités du far west comme Will Bill Hickok ainsi que les truands notoires des années trente comme Pretty Boy Floyd qui ont traversé cette région imprégnée de courants religieux rigoristes où l’on réclame déjà des lois destinées à bannir toute littérature jugée obscène. Un fois le cadre posé, c'est donc autour de la jeunesse de Jack Andersen que se décline un récit composé d'une succession de scène du quotidien de son entourage composé notamment d'une famille dysfonctionnelle l'amenant à côtoyer le monde interlope de ces quartiers populaires où la misère affleure à chaque coin de rue alors que le pays sombre dans le chaos économique de la Grande Dépression dont on perçoit les conséquences à chaque instant notamment avec la perte de la ferme de ses grands-parents victimes d'une réforme agraire sans concession. S'articulant sur deux volets où l'auteur passe tout d'abord en revue les hommes et les femmes composant la famille de Jack dont ce grand-père fustigeant le gouvernement de Roosevelt à chaque instant mais affichant tout de même une certaine affection pour son petit-fil Jack, tout comme son épouse, une femme touchante, qui s'échine à la cuisine d'un rade minable en permettant ainsi de joindre les deux bouts d'une existence précaire. Dans le second volet, on découvrira la personnalité de Wilma, la mère de Jack, qui va l'emmener dans le Mississippi auprès de son nouvel époux prénommé Bill et davantage porté sur la boisson et les combines foireuses que sur le travail à proprement parler. C'est donc dans un environnement cruel et sordide, où l'on court après le moindre cent, qu'évolue ce gamin frayant avec une communauté d'indigents trouvant dans la violence et le sexe une forme d'exutoire de la misère qui leur colle littéralement à la peau et qui rejaillit sur cet enfant malmené, victime de sévices insoutenables et parfois dérangeants comme cet amour qu'il porte à sa mère virant à l'inceste dont Earl Thompson nous livre le moindre détail. Mais bien plus que de vouloir choquer, c'est une démarche de véracité qui émerge de ce récit outrancier, où l'auteur dépeint avec une rare minutie le moindre aspect de ce qui compose l'atmosphère glauque mais parfois grandiose de cette communauté esquintée par la crise économique avant de déboucher sur une guerre promesse d'emplois et de chaos encore plus grands vers lesquels Jack va s'acheminer. Ouvrage éminemment social, d'une noirceur froide et incandescente à la fois, Un Jardin De Sable est l'incarnation de ces romans coups de poing qui ne vous épargne à aucun moment afin de nous confronter aux affres d'une désolation existentielle où l'espoir se niche dans la trajectoire d'un car dont la destination demeure incertaine, à l'image de la vie elle-même qui rejaillit dans le foisonnement de ce texte hors norme.