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littérature noire - Page 2

  • Victor Del Árbol : Le Temps Des Bêtes Féroces. Partie de chasse.

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    Chez Actes Sud, le marketing a ses raisons que la raison ignore, ce qui fait qu'Aux Animaux La Guerre (Babel 2026), premier roman de Nicolas Mathieu, a désormais intégré la collection blanche de Babel en se débarrassant ainsi de l'infâme label noir qui ornait sa couverture faisant d'ailleurs l'objet d'une nouvelle illustration afin de célébrer ce transfert salutaire. On rétorquera que le récit se situait à la lisière des genres avec une connotation sociale extrêmement dense qui semble donc avoir supplanté les codes du roman noir. Et il est vrai que plusieurs auteurs de la collection Babel Noir se placent à la frontière de ces fameux codes de la littérature noire à l'instar de Victor Del Arbol que l'on découvrait, il y a de cela 15 ans avec La Tristesse Du Samouraï (Babel noir 2013) qui s'inscrivait davantage dans un registre de roman noir aux accents mélancoliques que de pur polar, un paradoxe pour celui qui a exercé la profession de policier durant une vingtaine d'année en tant que patrouilleur auprès de la police autonome catalane avant d'intégrer la brigade des mineurs puis d'officier au sein du service de protection des hautes personnalités. Un parcours d'autant plus atypique pour celui qui fut, dans sa jeunesse, séminariste durant cinq ans avant de bifurquer vers un cursus universitaire où il obtint une licence en histoire auprès de l'université de Barcelone. Et c'est probablement cette trajectoire peu commune qui imprègne l'oeuvre singulière de celui que l'on peut considérer comme un romancier d'envergure, tant en France qu'en Espagne et dont certains ouvrages furent récompensés de quelques prix prestigieux comme le Grand Prix de la Littérature Policière célébrant Toutes Les Vagues De L’Océan (Babel noir 2017), tandis que le prix Nadal, équivalent du prix Goncourt en Espagne, rendait hommage à La Veille De Presque Tout (Babel noir 2019), autre roman majeur de Victor Del Árbol qui puise son inspiration dans les aspects sombres de l'histoire contemporaine rejaillissant immanquablement dans le passif de personnages à la fois complexes et nuancés. Et alors que ses huit premiers livres étaient des récits indépendants, son dernier ouvrage, Le Temps Des Bêtes Féroces, marque un tournant en rassemblant les personnages de son livre précédent, Personne Sur Cette Terre (Actes Noir 2025), qui met notamment en scène un sicario à la fois nihiliste et  mystérieux, donnant son titre à ce qui s'annonce comme la trilogie du tueur à gage sans nom.

     

    victor del arbol,le temps des bêtes féroces,actes sud,actes noirs,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature espagnole,roman noir,roman policier,littérature noire,chronique littéraire,festival libri mondiEn cette belle soirée printanière, alors qu’elle vient de terminer son service au sein de l’hôtel où elle travaille, la jeune femme fait un détour pour rentrer chez elle à vélo en empruntant la route escarpée qui longe la côte de Lanzarote. Mais l’escapade tourne court lorsqu’une voiture la percute violemment en la laissant pour morte, avant de prendre la fuite. Fraichement muté sur l’île alors qu’il est proche de la retraite, c’est au sous-inspecteur Soria qu’échoit l’enquêtede délit routier qui prend une toute autre envergure lorsqu’il s’aperçoit que la victime s’est enfuie sans demander son reste. Il faut dire que l’enquête déclenche aux quatre coins du monde toute une série d’événements apparement sans lien qui vont pourtant trouver leur origine, 15 ans plus tôt, dans cette tragédie qui a frappé ce couple, accompagné de leurs deux enfants, qui parcourait la crête des montagnes Volujak marquant la frontière entre le Montenegro et la Bosnie-Herzégovine en proie à une guerre ethnique qu’ils cherchent à fuir. 

    victor del arbol,le temps des bêtes féroces,actes sud,actes noirs,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature espagnole,roman noir,roman policier,littérature noire,chronique littéraire,festival libri mondiIl importe de souligner qu’il est impératif de lire Personne Sur Cette Terre avant d’entamer Le Temps Des Bêtes Féroces où l’on retrouve donc l’ensemble des protagonistes, quelques années plus tard, et dont il s’agit  d’assimiler les trajectoires afin de saisir les motivations qui le poussent à agir d’une certaine manière en fonction des événements qui surviennent dans le cadre d’un récit extrêmement dense qui nécessitera une certaine concentration afin de ne pas se perdre dans la multitude de personnages qui alimentent une intrigue en forme de puzzle, se révélant parfois un peu confuse. Et pour celles et ceux qui ont lu l’ouvrage précédent, il y a de cela presqu’une année, il ne sera pas superflu de le parcourir rapidement pour s’imprégner à nouveau du contexte général, à savoir la mondialisation du crime organisé s’agrégeant à l’univers entrepreneurial à l’échelle internationale en plein essor. A partir de là, il faut prendre conscience que que Le Temps Des Bêtes Féroces va nous entraîner d’un pays à l’autre que ce soit l’Espagne bien sûr, mais également le Mexique, les Etats-Unis ainsi que l’Italie qui vont donner corps à cette mondialisation criminelle. Mais l’intrigue se focalise également sur les territoires de l’ex-Yougoslavie, devenant le théâtre, durant la guerre qui a déchiré  le pays, d’exactions abjectes faisant d’ailleurs l’objet d’enquêtes récentes défrayant l’actualité et que l’on ne révélera pas afin de ne pas gâcher la lecture du roman. Comme à l’accoutumée, ce sont les réminiscence du passé qui vont animer la galerie d'individus que l’on a plaisir à retrouver, à l’instar de ce mystérieux tueur à gage mexicain dont certains aspects de sa personnalité vont nous être dévoilés. On en saura également davantage sur le sous-inspecteur Soria qui va conduire cette enquête complexe où il côtoiera son ancienne partenaire, Virginia Ortiz, travaillant désormais pour son père, à la tête d’un gros consortium d’entreprises qu’il dirige d’une main de fer. C’est autour de la personnalité de cette femme ambivalente que Victor Del Árbol va aborder le thème de l’éthique professionnelle se heurtant à la loyauté vis à vis de la famille dans ce qui va apparaître comme un conflit intérieur par rapport à l’image que cette cheffe d'entreprise veut donner à l’extérieur et plus particulièrement auprès de sa fille avec laquelle elle va tenter de se rapprocher tout en préservant ses acquis. Si l’on s’égare parfois dans les méandres d’une intrigue touffue, le romancier fait en sorte de cadrer ce récit en dépit de petites confusions dans les prénoms durant des échanges entre les protagonistes (page 333) qui sont vraiment trop nombreux ce qui fait que certains d’entre eux perdent de leur substance à l’exemple de Julián Leal qui apparaît comme un fantôme impavide. Il n’en demeure pas moins que les mécanismes du récit fonctionnent parfaitement afin de mettre en lumière l’ensemble de ces prédateurs cruels asservissant leurs entourages respectifs qui vont s’agréger les uns aux autres  pour former cette caste redoutable d’ultra riches, véritables bêtes féroces, régnant  sans partage sur le monde qui nous entoure et dont le temps ne semble pas compté. On aura la réponse avec le troisième volume qui a déjà paru en Espagne au mois de janvier 2026 sous le titre Las Buenas Intenciones auprès de la maison d’éditions Destino et dont on attend bien évidemment la traduction en français avec une fébrile impatience. En attendant, vous pouvez vous  rendre au festival Libri Mondi broie du noir qui se tiendra le samedi 30 mai 2026 à Luri en Corse, où vous aurez l’occasion de rencontrer avec Victor Del Árbol qui se livrera sur son travail d'écriture, ceci dès 14h00.

     

    Victor Del Árbol : Le Temps Des Bêtes Féroces (El Tiempo de las Fieras). Editions Actes Sud/Collection Actes Noirs 2026. Traduit de l'espagnol par Alexandra Carrasco.

    A lire en écoutant : If I Should Fall Behind de Bruce Springsteen. Album : Lucky Town. 1992 Bruce Springsteen.

  • NICOLÁS FERRARO : ÁMBAR. CICATRICE.

    Capture d’écran 2026-04-25 à 12.52.41.pngIl est souvent question de réalisme magique, lorsque l’on évoque la littérature sud-américaine, s’agissant d’un courant littéraire dépassant la cadre des frontière et qui s’incarne notamment dans l’oeuvre de quelques personnalités de ces contrés lointaines à l’instar du romancier colombien Gabriel Garcia Márques, bien évidemment, même si l’on peut également mentionner Carlos Fuentes, écrivain mexicain, de l’argentin Jorge Luis Borges et d’Isabel Allende originaire du Chili. Mais on parlera plutôt de réalisme social, parfois âpre, imprégné de dureté s’incarnant dans une littérature noire assez brutale s’employant à dénoncer les carences des crises économiques, les affres des dictatures, la corruption et la violence qui en découlent en frappant les populations les plus précaires. Autant de sujets sensibles prenant pour décor des territoires méconnus comme cette ville de Belém, à la lisière de la forêt amazonienne qui revient dans chacun des romans du brésilien Edyr Augusto dont Pssica (Asphalte 2017) qui a fait l’objet d’une adaptation pour une série Netflix, ou de Santiago, capital du Chili qui devient le terrain de jeu de Santiago Quiñones, un inspecteur survolté, que Boris Quercia met en scène dans une trilogie déjantée. Il faut également mentionner Managua, capitale du Nicaragua qui devient le théâtre des enquêtes de l’inspecteur Dolores Morales se déclinant également sur l’espace d’une sombre trilogie de Sergio Ramirez.  Pour ce qui est des thèmes sensibles, les femmes ne sont pas en reste puisque la brésilienne Patricia aborde dans Celles Qu’On Tue (Buchet-Chastel 2024), le sujet des violences faites aux femmes tandis qu’Eugenia Almeida fait rejaillir les relents du passé dictatorial de l’Argentine que l’on perçoit dans La Casse (Métailié 2024) et plus particulièrement dans L’Echange (Métailié 2016). On retrouve un peu de tout cela dans le catalogue de la collection Rivages/Noir nous permettant de nous rendre à Buenos Aires avec Ernesto Malo ou à Mexico en compagnie de Paco Ignacio Taibo II, et plus récemment, dans les contrée perdues du nord de l'Argentine, à la frontière du Brésil et du Paraguay, lieu propice de toutes les contrebandes, comme on l'a découvert dans Notre Dernière Part De Ciel (Rivages/Noir 2023), premier roman traduit en français de Nicolás Ferraro, qui prend l'allure d'un western où l'on croise toute une multitude d'individus coriaces réglant leurs comptes dans une déflagration de violence sèche et brutale, sur fond de trafic de drogue, objet de toutes les convoitises. C'est dans cette même région "de nulle part" qu'évolue Ámbar, une jeune fille de 15 ans, qui donne son nom à ce second roman marquant donc le retour de ce jeune romancier que l'on considère déjà comme l'une des grandes voix du néo-noir argentin et qui officie également comme coordinateur des littérature policière de la bibliothèque nationale du pays.

     

    nicolas ferraro,ambar,éditions rivages,littérature noire,roman noir,roman argentin,blog littéraire,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature sud américaineCe qu'Ámbar sait faire de mieux à 15 ans, c'est cautériser les blessures de son père qui vient de se prendre une balle dans le bras. Il faut dire que Víctor Mondragón est un truand peu commode que ne fait guère de cadeaux à ses adversaires. Quand bien même, la jeune adolescente aspire à une autre vie, plus en phase avec son âge, qui la dispenserait d'endosser de fausses identités ou de séjourner dans des motels pourris sans jamais avoir d'attache du fait de déménagements aussi fréquents que soudains. Mais les choses ne vont pas s'arranger puisque Víctor s'est mis en tête de venger son meilleur ami qui a perdu la vie lors d'un règlement de compte plutôt sanglant où lui même a été blessé. Ainsi, père et fille se lancent sur les routes cabossées de cette partie reculée de l'Argentine, en quête de renseignements afin de localiser son adversaire qui s'est mis à l’abri et qui semble bénéficier de quelques appuis. Mais cela importe peu, car si les personnes ne se montrent pas assez coopérantes, Victor Mandragon peut faire preuve d'une grande force de persuasion afin de les inciter à changer d'avis. C'est comme cela qu'Ámbar va apprendre à connaître davantage son père. Pas de quoi se réjouir.

     

    nicolas ferraro,ambar,éditions rivages,littérature noire,roman noir,roman argentin,blog littéraire,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature sud américaineDans ce texte, Nicolás Ferraro met en place une intrigue qui s’articule autour des rapports entre une fille et son père, un truand sans pitié qui l’entraine dans son parcours punitif, en quête de celui qui a assassiné son partenaire. En adoptant exclusivement le point du vue d’Ámbar tout au long de l’intrigue, on percevra la violence, les interrogatoires musclés ainsi que les règlements de compte d’une manière un peu plus édulcorée, même si le regard que la jeune fille porte sur son environnement est sans illusion et dépourvu de la moindre naïveté. Confrontée à ce monde de malfrats, Ámbar en adopte certains codes, afin de soutenir un père auquel elle est irrésistiblement attachée en dépit  de la rudesse dont il fait preuve envers elle, imprégnée malgré tout d’une certaine forme de tendresse. Mais tout au long de ce parcours à la fois tonitruant et mélancolique, il sera question de désillusion, de déception et même de trahison qui nous entrainent sur un tout autre registre que le road-movie sanglant auquel on pourrait s’attendre. Et même si une partie de l’intrigue demeure un peu convenue, et même si l’ensemble du roman manque parfois de tonus, on relèvera cette dichotomie entre la perception d’une adolescente pleine d’espoir et l’univers impitoyable dans lequel l’entraîne son père. Ayant perdu sa mère, Ámbar se révèle dans les rapports qu’elle entretient avec cet homme à la fois rude et maladroit qui apparaît comme une légende pesante dont elle aspire à s’émanciper en dépit de l’affection qu’elle lui porte. C’est tout l’enjeu de ce récit dont on appréciera la tension omniprésente émanant notamment de ces confrontations avec des adversaires peu commodes qui semblent tout aussi empruntés lorsqu’ils côtoient cette jeune fille au caractère bien trempé, à l’image de son père que tout le monde semble redouter. Et puis, sans trop en dévoiler, il faut bien reconnaître que Nicolás Ferraro parvient à nous offrir quelques rebondissements inattendus qui viennent faire en sorte que l’on s’achemine sur un dénouement un peu plus surprenant qu’il ne le laissait paraitre. Il résulte de tout cela un roman à la fois brutal et émouvant à l’image d’Ámbar, cette jeune fille dotée d’une forte personnalité et  à laquelle on ne peut manquer de s’attacher.

     


    Nicolás Ferraro : Ambar. Editions Rivages/Noir 2026. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco & Georges Tyras.

    A lire en écoutant : Devolva-Me d'Adriana Calcanhotto. Album : Público. 2000 Sony Music Entertainment Brasil Ida.

  • OLIVIER CIECHELSKI : LE LIVRE DES PRODIGES. L'ESPRIT DU FLEUVE.

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    I'm transforming, I'm vibrating, I'm glowing, I'm flying, look at me now !

    Nick Cave, Jubilee Street

     

    Romancier sur le tard, il a évolué dans le milieu de la réalisation de courts-métrages et de documentaires ainsi que dans celui du scénario en tant que consultant pour développer des projets en difficulté tout en enseignant dans le domaine auprès de l'école supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) de Paris avec cet art consommé de raconter des histoires qui le taraude. En prenant en considération ce parcours professionnel, il n'est pas étonnant qu'Olivier Ciechelski se lance finalement dans l'écriture d'un roman, travail plus solitaire s'il en est, et qu'il suscite l'intérêt de Nathalie Démoulin, directrice des collections de littérature des éditions Rouergue en quête de textes déroutants. C'est ainsi qu'apparaît Feu Dans La Plaine (Rouergue/Noir 2023) se distinguant avec des ressorts narratifs singuliers entraînant le lecteur vers une toute autre dimension que celle à laquelle il peut s'attendre en accompagnant cet ancien soldat de l'armée française, en quête de solitude, mais devant se confronter à un voisinage de montagnards hostiles, nous rappelant un certain John Rambo, pour basculer dans un registre d'errance et d'introspection au travers d'une nature hostile et sublimée. Avec Le Livre Des Prodiges, son nouveau roman, Olivier Ciechelski change de décor pour prendre possession de l'espace périurbain de Gennevilliers abritant le premier port fluvial de France autour duquel évolue Nora, une jeune  policière en uniforme  devant composer avec des collègues raillant ses convictions chrétiennes dictant toute une partie de sa vie et qui se retrouve à enquêter sur un réseau de prostitution clandestin en provenance d’Afrique, sur fond d’épisodes aux connotation surnaturelles interrogeant sa foi. 

     

    olivier ciechelski,le livre des prodiges,éditions du rouergue,roman policier,roman fantastique,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,lecture 2026,parution 2025,avis de lecturePremière de sa promotion au concours d'officier de police judiciaire, Nora demeure toujours affectée, après une année de service, à la fonction de patrouilleuse au sein d'un commissariat où bon nombre de policiers voient d'un mauvais oeil son attitude qu'ils jugent à la fois hostile et défiante, ce d'autant plus qu'elle affiche également sa ferveur chrétienne qu'elle met au service des réprouvés qu'elle côtoie dans le cadre de son travail. A l'occasion d'un ronde avec deux collègues, dont Djabri, vieux briscard qui a toujours vécu dans ce secteur de la presqu'île de Gennevilliers, ainsi que William, jeune flic en tenue qui vient de débarquer de sa province, Nora va se rendre dans la zone portuaire où s’est échoué un container à semi-immergée dans lequel l'équipage découvre les corps sans vie de jeunes femmes et d'un enfant qui ont fait le voyage depuis les côtes africaines dans des conditions atroces. S'agit-il d'un accident ou d'un crime, c'est ce que l'enquête devra déterminer au grand désarroi de la jeune policière que le commissaire Janowski écarte de l'affaire en dépit de ses compétences. Mais convaincue que cet événement tragique n'a rien de fortuit, Nora défie sa hiérarchie et entame des investigations en marge de la procédure officielle avec une volonté impérieuse qui la dépasse complètement.

     

    olivier ciechelski,le livre des prodiges,éditions du rouergue,roman policier,roman fantastique,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,lecture 2026,parution 2025,avis de lectureUne fois encore, Olivier Ciechelski nous entraîne sur un tout autre registre que celui auquel on peut s'attendre avec Le Livre Des Prodiges qui va s'écarter du thème classique de l'enquête parallèle sur des réseaux de prostitution abondamment traité dans le domaine de la littérature noire. Comme le titre le laisse présager, il sera également question d'événements surnaturels qui vont interférer dans le cours des investigations de Nora, policière au profil atypique, dont le romancier joue avec certains aspects de sa personnalité sur laquelle il laisse planer un certain doute comme il l'avait fait d'ailleurs dans son précédent ouvrage avec certaines caractéristiques de Stanislas Kosinski, individu autour duquel on s'est laissé surprendre comme cela sera le cas avec Nora. Que l'on ne s'y trompe pas, le thème du prodige, comme il est abordé, se décline sur un registre extrêmement sobre sans qu'il ne soit question de théories fumeuses ou d'explications vaines, nous interrogeant davantage sur la question de la foi au gré de conversations entre Nora et le prêtre de l'église de sa congrégation, ainsi que sur les légendes urbaines qui résonnent dans cet environnement habilement mis en perspective et qui s'agrége parfaitement à l'atmosphère de cette intrigue aux connotations singulières qui vont nous dérouter avec cette collision entre nos croyances occidentales et celles plus lointaines du continent africain. olivier ciechelski,le livre des prodiges,éditions du rouergue,roman policier,roman fantastique,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,lecture 2026,parution 2025,avis de lectureAinsi, la ville de Gennevilliers prend véritablement corps dans Le Livre Des Prodiges avec quelques scènes dantesques à l'instar de cette tempête ravageant la ville, qui prend une dimension quasi biblique avec cette symbolique du déluge de la Genèse balayant la corruption et la violence des hommes dont il est également question au fil de ce roman surprenant à plus d'un titre. Tout cela s'imbrique donc autour du parcours de Nora confrontée à un passé qui va ressurgir au gré d'une enquête chaotique où sa maladresse de jeune novice livrée à elle-même sera donc contrebalancée par quelques incidents étranges qui s'inscriront dans une cohérence certaine que le romancier décline avec une redoutable habilité, ce qui fait que l'on s'inscrit dans une ambiance de légende urbaine somme toute assez réaliste ce qui constitue un paradoxe en soi assez surprenant. Tout juste regrettera-t-on que la personnalité de Nora prenne beaucoup de place au détriment de personnages secondaires comme Djabri ce flic expérimenté dont on aurait aimé qu'il soit plus présent alors que les policiers comme Conrad, Brice et Jaworski sont cantonnés dans un rôle d'adversaires légèrement stéréotypés. Il n'en demeure pas moins que Le Livre Des Prodiges se distingue furieusement dans un parfait équilibre entre le polar et le fantastique prenant parfois quelques tonalités poétiques virant au sublime à l'image de cette scène finale qui vous laisse sans voix. A noter que vous pourrez rencontrer Olivier Ciechelski à l'occasion du festival des Quais du Polar qui se tiendra à Lyon du 3 au 5 avril 2026.

     

    Olivier Ciechelski : Le Livre Des Prodiges. Editions Rouergue/Noir 2025.

    A lire en écoutant : Jubilee Street de Nick Cave. Album : Push The Sky Away. 2013 Bad Seed Ltd.

  • Dominic Nolan : White City. Béhémoth.

    Capture d’écran 2026-03-24 à 13.37.40.pngAprès quarante ans d'existence et plus d'un millier de titres intégrant cette collection iconique, chacun pourra se faire un résumé de son parcours au sein de Rivages Noir célébrant donc son quarantième anniversaire. Dans cet abrégé d'une suite logique s'étendant sur quatre décennies, je mentionnerais James Ellroy, David Peace et Dominic Nolan incarnant la relève générationnelle de cette audace caractérisant la ligne éditoriale de François Guérif, éditeur fondateur tout aussi légendaire que les auteurs qu'il a publié avant de céder la place à Jeanne Guyon et Valentin Baillehache poursuivant cette aventure dont on souhaite qu'elle perdure dans le temps. Avec James Ellroy, on découvrait une autre facette de la rutilante ville de Los Angeles tandis qu'avec David Peace on s'aventurait sur les terres méconnues du Yorkshire et de Tokyo, au gré d'intrigues tout aussi prenantes que tortueuses, à l'image des rues de cette ville de Londres dont Dominic Nolan s'est emparé avec Vine Street (Rivages/Noir 2024), premier roman exceptionnel, prenant pour cadre les bas-fonds de cette cité, et plus particulièrement le quartier de Soho, durant la période du Blitz en suivant le parcours d'un inspecteur des Moeurs s'associant à un enquêteur de la Brigade Volante afin de traquer, sur plusieurs décennies, un tueur insaisissable. Mais avec White City, on prend encore davantage d'envergure autour de ce braquage du 21 mai 1952 où sept individus interceptent un fourgon postal contenant près de 250'000 livres sterling ce qui constitue l'un des plus gros butins de l'histoire britannique qui ne fut jamais retrouvé. C'est également l'occasion d'arpenter ce quartier méconnu de l'ouest de Londres dont le nom fait référence au stuc blanc qui recouvrait les bâtiments érigés à l'occasion de l'exposition franco-britannique de 1908 mais qui, après la seconde guerre mondiale, n'était plus constitué que de taudis abritant une importante communauté jamaïcaine dont on explore durant six années les aléas sociaux qui vont nous conduire jusqu'aux aux émeutes raciales de Notting Hills de 1958 où l'on scandait des slogans racistes comme "Keep Britain White".

     

    IMG_3757.jpegEn 1952, il n'y a plus beaucoup de bâtiments qui tiennent encore debout dans les quartiers ouest de Londres dont les ruines de la seconde guerre mondiale ne laissent place qu'à des terrains vagues et des immeubles branlants qui menacent de s'effondrer. Sous la coupe de caïds qui ont pris possession de la cité, c'est le braquage d'un fourgon postal qui défraye la chronique puisque les truands se sont emparés d'un magot exceptionnel suscitant l'attention de tous les journaux. Mais pour Addie Rowe, il importe davantage de savoir ce qu'il est advenu de son père dont elle est sans nouvelle depuis, et qui doit donc s'occuper de sa petite soeur ainsi que de sa mère rongée par la boisson et qui comate dans leur appartement délabré. Il en va de même pour Claire Martin se souciant du devenir de son fils Ray, depuis que son mari a mystérieusement disparu. Il faut dire que le jeune homme côtoie Teddy "Mother" Nunn, un gangster sociopathe sans pitié, à la solde de Billy Hill, grand ponte du crime organisé, qui peut également s'appuyer sur Dave Lander, un homme de main aux comportement aussi énigmatique qu'inquiétant. 

     

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    Dominic Nolan : White City (White City). Editions Rivages/Noir 2025. Traduit de l'anglais (Grande Bretagne) par David Fauquemberg.

    A lire en écoutant : To The Etablishment de Lou Bond. Album : Lou Bond. 2014 Light In The Attic. 

  • ELI CRANOR : A LA CHAINE. L’AILE OU LA CUISSE.

    eli cranor,a la chaîne,editions sonatine,blog min roman noir et bien serré,blog littéraire,parution 2026,roman noir,littérature noire,littérature américaineL’intrigue se déroule en Arkansas, terre d'origine de ce romancier qui fait donc partie de ce courant d'écrivains du Dixieland, ces états du sud des Etats-Unis, qui s'inscrivent dans la lignée de David Joy, de Ron Rash ou de Daniel Woodrell, dignes représentants de cette littérature noire célébrant ces régions rurales méconnues que ce soit du côté des Orzaks ou des Appalaches. Désireuses d'exploiter ce filon âpre, les maisons d'édition font en sorte de mettre en avant toute une multitude de nouveaux auteurs dont le souffle est peut-être un peu moins imposant que leurs illustres modèles à l'instar de Shawn A. Cosby ou tout dernièrement d'Eli Cranor qui publie A La Chaîne, son troisième ouvrage prenant pour cadre une usine de conditionnement de poulet où les travailleurs sont littéralement exploités. Si son premier roman, Don't Know Tough, notamment récompensé du prix Edgard Allan Poe 2023, n'a pas encore été traduit en français, Eli Cranor a bénéficié d'un certain intérêt dans nos contrées francophones avec Chiens Des Orzaks (Sonatine 2025) faisant l'objet d'un engouement tant auprès des critiques que des lecteurs saluant la mise en lumière de ces laissés pour compte qui hantent cette région désolée de l'Arkansas, même si l'on a pu lire quelques réserves quant à la crédibilité de certains aspects du récit. Pur produit de son environnement, cet ancien joueur-entraineur de football américain tant en Floride qu'en Suède, a également enseigné l'anglais pour des jeunes détenus ainsi que pour des enfants en difficulté sociale tout en s'imprégnant des aspérités de ces femmes et de ces hommes de la marge dont il restitue les affres au travers d'intrigues saillantes imprégnées de noirceur qui fleurent bon l'odeur cuivrée du sang mêlée à celle du bourbon frelaté de bas étage. Néanmoins ce sont plutôt des effluves peu ragoutante de poulets au chlore qui imprègnent A La Chaîne, où le romancier se focalise sur les conditions de travail des employés d’une usine de poulet, sur fond de lutte des classes et de discriminations au sein de l’industrie avicole, un acteur économique majeur de l’Etat qui font de Springdale la capitale mondiale de la volaille et dont on va distinguer certains aspects peu reluisants, terrain propice pour une intrigue chargée de noirceur.
     
    eli cranor,a la chaîne,editions sonatine,blog min roman noir et bien serré,blog littéraire,parution 2026,roman noir,littérature noire,littérature américaineParqués dans un immense camp de mobile home situé non loin de Springdale en Arkansas, Gabriela Menchaca et Edwin Saucedo travaillent depuis sept ans dans un chaîne de conditionnement de poulet en tolérant, tant bien que mal cet épouvantable labeur sous-payé. Il faut dire qu’en tant que ressortissant mexicain sans papier valable sur le territoire des Etats-Unis, on ne peut aspirer qu’à ce type d’emplois précaires leur permettant tout de même de mettre un peu d’argent de côté afin de prendre le large. Mais tout bascule lorsque Edwin est renvoyé sans ménagement par Luke Jackson, le directeur de l’usine, qui ne fait valoir aucun motif valable pour justifier ce licenciement brutal. Aux abois financièrement et ne comptant pas en rester là, le jeune ouvrier mexicain, va s’en prendre à son patron ainsi qu’à son épouse prénommée Mimi qui vient de donner naissance à un premier enfant qu’elle élève du mieux qu’elle peut, dans l’immense demeure familiale. Mais s’il compte obtenir justice ainsi qu’un dédommagement à la suite de son renvoi, Edwin va rapidement se rendre compte que les choses ne fonctionnent pas comme il l’avait prévu, jusqu’au moment où les événements vont lui échapper totalement. Dans un enchaînement infernal, les deux couples vont dériver dans une spirale de confrontations tragiques qui vont remettre en question leurs responsabilités ainsi que leur sens moral mis à rude épreuve.

     

    On relèvera tout d’abord la superbe couverture du livre, d’une composition assez similaire à celle ornant son précédent roman, ce qui fait qu’en seulement deux ouvrages, Eli Cranor possède déjà une identité visuelle marquante qui se distingue au milieu des autres publications.  L’autre point qu’il faut relever c’est la capacité du romancier à happer le lecteur au gré d’une intrigue prenante, sans pour autant utiliser les artifices propre à ce type de narration que ce soit les brefs chapitres ou les phrases courtes. Rien de tout cela dans A La Chaîne qui se lira aisément d’une traite tant l’on est absorbé par les enjeux d’un récit sec, dépourvu de fioriture, ce qui n’empêchera pas, une fois le livre posé, de s’interroger  sur certains aspects de l’histoire qui paraissent tout de même tirés par les cheveux à l’instar de l’attitude de Luke Wilson, directeur sociopathe certes, mais qui adopte un comportement étrange par rapport à la situation tragique à laquelle il doit faire face. Il en va de même pour ce qui a trait aux hasards bien trop circonstanciés qui l’amène à s’emparer de l’argent dont il a besoin. Quant à la confrontation finale, elle s’achèvera de manière abrupte afin de faire en sorte que l’on ne s’interroge pas trop longuement sur les aspects logistiques permettant aux protagonistes d’échapper aux éventuelles questions des autorités sur le déroulement des événements. eli cranor,a la chaîne,editions sonatine,blog min roman noir et bien serré,blog littéraire,parution 2026,roman noir,littérature noire,littérature américaineMais il faut bien admettre que dans A La Chaîne, le propos est ailleurs et qu’Eli Cranor distille savamment ce choc des civilisations s’articulant autour de ces deux couples que forment Gabriela et Edwin, deux migrants mexicains aspirant à une vie meilleure, tandis que Mimi et Luke se débattent justement dans ce monde idéal de privilégiés, comme enfermés dans un jeu de convenances hypocrites  et d’ambitions destructrices. A partir de là, le romancier dépeint, plus particulièrement par l’entremise de Gabriela, des conditions de travail effroyables extrêmement marquantes du fait d’un réalisme sans fard permettant de mieux saisir la nature de ce travail à la chaîne cruel et avilissant. Mais tandis que Luke et Edwin s’écharpent au détour de confrontations violentes, on se focalisera davantage sur la personnalité de Mimi, cette jeune mère de famille, évoluant dans un environnement à la Desperate Housewife, qui va s’extirper de ce cadre superficiel pour se confronter à une réalité qu’elle n’avait jamais perçue avant sa rencontre avec Gabriella. On observe ainsi une espèce d’union sacrée entre ces deux femmes, que tout oppose, qui se met en place sans grandiloquence et avec beaucoup de pudeur comme en témoigne un épilogue chargé d’une émotion contenue qui ne manquera pas de vous procurer quelques frissons. Sans qu’il n’en soit d’ailleurs question dans A La Chaîne, iI résulte de cet ensemble, un roman poignant qui résonne puissamment dans d’actualité secouant les Etats-Unis avec ce déploiement des unités ICE semant le trouble à travers tout le pays.

     

    Eli Cranor : A La Chaîne (Broiler). Editions Sonatine 2026. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Heurtebize.

     

    A lire en écoutant : Ring Of Fire de Johnny Cash. Album : Songwriter. 2024 UMG Recording, Inc.